La révolte des Ka’apors

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C’est avec des arcs, des flèches, des traceurs GPS et des caméras qu’une communauté indigène du nord du Brésil se bat pour effectuer le travail que le gouvernement n’est pas capable de faire : stopper la déforestation illégale dans ce coin de l’Amazonie. Les Ka’apors, une tribu d’environ 2200 personnes vivant dans l’état du Maranhão, a organisé une milice de ‘gardiens de la forêt’ qui suivent une stratégie de défense de la nature à travers une confrontation agressive. Les camions et les tracteurs utilisés pour l’exploitation forestière illégale qui entrent sur leur territoire, les terre indigènes d’Alto Turiaçu qui s’étendent sur 530 000 hectares, sont interceptés et brûlés. Les conducteurs et les travailleurs utilisant les tronçonneuses sont avertis de ne jamais revenir sur les lieux. Ceux qui ne suivent pas cet avertissement sont déshabillés et tabassés.

Tout cela est dangereux. Depuis que la tribu a décidé de démarrer sa propre défense de la forêt en 2011, ils ont certes vu le nombre d’arbres coupés réduit, mais quatre membres de la tribu ont été assassinés et une douzaines d’autres ont reçu des menaces de mort. Désormais les Ka’apors cherchent du soutien à travers les ONG et les médias. Il y a quelques semaines, des membres du journal The Guardian ont fait partie des premiers journalistes, aux cotés d’activistes du groupe Greenpeace, à être invités à suivre les défenseurs afin de documenter leur façon de vivre et d’agir.

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Ce fut un long périple. Après avoir atterri à Sao Luis, la capitale de l’état de Maranhão, il aura fallu plus de huit heures de conduite sur une autoroute en ruine, à travers les fermes d’élevages et les plantations de palme, avant de s’aventurer sur un chemin boueux submergé par la déforestation, jusqu’à une jungle dense délimitant le territoire des Ka’apors. Le chemin était si étroit que le feuillage rayait constamment les côtés du 4×4, et c’est juste avant minuit que les journalistes arrivèrent sur les lieux. Ce premier camp s’appelle Jaxipuxirenda, c’est l’un des huit camps qui étaient à la base occupés par les bûcherons, qui ont été repris par les Ka’apors, et où des familles se sont installés afin que les voleurs ne puissent pas revenir. Les familles ont seulement six toits de chaume où elles peuvent dormir dans des hamacs. Vivre dans ces conditions rustiques est un sacrifice. Les villages existant depuis plus longtemps ont accès à l’électricité, des centres de santé, des terrains de football et des antennes satellite. Jaxipuxirenda est exempt de ce genre de confort.

Mais cela est un élément clé afin de regagner leur territoire, indépendance et le respect ; tout ce qui a été volé par les bûcherons depuis plus de 20 ans. L’Alto Turiaçu, qui couvre une partie trois fois plus grande que la région parisienne, représente une cible vulnérable et lucrative. Bien que 8% des terres indigènes aient déjà été détruites, elles représentent la moitié de la forêt amazonienne restante dans l’état de Maranhão. Cela inclut des arbres très recherchés, comme l’Ipé (noix du Brésil), qui peut rapporter jusqu’à 1500 euros par mètre cube, après traitement et l’exportation.

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Les Ka’apors ont demandé au gouvernement de protéger leurs frontières, qui ont été officiellement reconnues en 1982. En 2014, une cour fédérale a ordonné aux autorités d’établir de nouveaux postes de sécurité. Mais rien n’a été fait, forçant ainsi la communauté à organiser ses propres missions de d’autodéfense. L’un des défenseurs de la forêt, Tidiun Ka’apor (qui comme chaque leader du groupe, a demandé à utiliser un nom différent afin d’éviter les représailles de la part des bûcherons), explique ce qu’il se passe lorsqu’ils rencontrent les bûcherons.

« Parfois, c’est comme dans un film. Ils nous combattent avec des machettes, mais nous parvenons toujours à les faire fuir. Nous leur disons : nous ne sommes pas comme vous. Nous ne volons pas vos vaches alors ne venez pas nous voler nos arbres. »

L’arme principale utilisée par les Ka’apors est un arc avec des flèches, ainsi qu’un ‘borduna’, un bâton très lourd façonné en forme de sabre. L’un des groupes possède également un très vieux fusil rouillé. Cela dit, leur plus grande arme est le nombre. Tidiun nous emmène voir un camion et un tracteur que le groupe a brûlé dans une confrontation une semaine plus tôt, et il utilise les décombres pour peindre son visage. « Cela nous donne de la force », dit-il. Les Ka’apors ont brûlé une douzaine de véhicules appartenant aux bûcherons. Un peu plus loin, ils empilent des planches récoltées sur leurs terres, les aspergent de gasoil et les regardent brûler. Un autre leader du groupe, Miraté Ka’apor, dit que l’utilisation de la violence, qui a apporté son lot d’os brisés mais aucun mort du côté des bûcherons, est justifiée. « Ils viennent ici pour voler. Ils ont ce qu’ils méritent. Nous devons leur faire comprendre notre perte ; la perte des arbres, la destruction de la forêt. » Il dit que les missions se montrent efficaces si l’on compare avec le passé. « Notre lutte apporte des résultats puisque les bûcherons nous respectent maintenant. »

Mais les bûcherons répliquent également avec la force létale. Le 26 avril 2015, Eusébio Ka’apor fut assassiné par des hommes armés alors qu’il revenait d’une visite chez son frère. Comme la plupart des meurtres d’indigènes et activistes environnementaux au Brésil, le crime n’a pas été résolu, mais le fils d’Eusébio n’a quasiment aucun doute sur qui est responsable et quel en était le but. « Il était une cible parce que les bûcherons pensaient qu’il était le leader principal du groupe » dit Iraun Ka’apor. « Ils pensaient que les Ka’apors allaient arrêter suite à sa mort. Mais nous continuerons notre travail de défense. Je n’ai pas peur. C’est ma maison, ma terre, ma forêt. » Dix jours plus tôt, Iraun reçut une menace de mort disant que la balle ayant tué son père lui était destiné.

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Les autorités de Maranhão, l’état le plus pauvre du Brésil, prévient les Ka’apors en leur disant que bien qu’il soit dans leurs droits de protéger leurs terres, l’état est responsable de résoudre les problèmes territoriaux. « L’implication des Ka’apors dans la défense de leur territoire face aux bûcherons doit être perçue comme de la légitime défense, puisque les actions des bûcherons posent un risque à leur survie », dit Alexandre Silva Saraiva, directeur régional de la police fédérale. « Mais la présence de l’état est l’unique solution pour diminuer les conflits agraires et réduire les homicides ». A Alto Turiaçu, les gens sont sceptiques quant à la volonté de la police et du gouvernement de veiller sur les intérêts des indigènes. En 2014, 70 indiens furent assassinés au Brésil, une augmentation de 32% par rapport à 2013, selon le Missionary Indigenous Council. Dans beaucoup de cas, les meurtres étaient liés aux problèmes de territoire avec les bûcherons ou les éleveurs. Lors de leur rassemblement communautaire, beaucoup de Ka’apors ont exprimé leur soupçons quant à l’implication des autorités dans les affaires financières liées à la forêt. « Nous sommes très soucieux », dit Miraté. « Même les autorités locales sont impliquées. Ils approuvent des licences pour les entreprises de sciage et encouragent les bûcherons. La manière dont les brancos (personnes de couleur blanche ou n’appartenant pas à la communauté indigène) sont organisés promeut la mort. Ils font de l’argent grâce à cela. »

Les représentants gouvernementaux préfèrent se focaliser sur le positif : le taux de déforestation de l’Amazonie a ralenti au cours des 10 dernières années (dans le cas de Maranhão cela est largement dû au fait qu’il n’y ait que très peu de forêts intactes restantes) et des progrès ont été faits quant à porter les coupables en justice. En 2015, des procureurs de l’état de Pará ont démantelé un réseau de déforestation illégale et arrêté des fonctionnaires corrompus qui fournissaient de fausses certifications aux bûcherons. De partout ailleurs, des satellites ont permis de filmer et d’identifier des propriétaires de terres qui coupaient ou brûlaient la plupart des arbres, bien que cette stratégie n’ait aucune utilité quand il s’agit de la dégradation constante de la forêt effectuée par les bûcherons invasifs. Pedro Leão, représentant pour l’Institut Brésilien de l’Environnement et des Ressources Naturelles Renouvelables précise que son institution combat déjà les organisations criminelles impliquées dans la déforestation et prévient des risques immenses que les Ka’apors encourent s’ils continuent ainsi. Il espère voir son institution Ibama avoir un impact plus fort dans le futur en se focalisant sur les entreprises de scierie et en utilisant des traceurs GPS. Ce sont pourtant là où les Ka’apors sont déjà actifs. Lors de la visite de Greenpeace, les activistes ont fourni 11 caméras à la communauté, 11 traceurs GPS ainsi que deux ordinateurs, le tout revenant à un total d’environ 5000 euros.

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Marina Lacorte, membre de Greenpeace Brésil, dit que les appareils – qui sont normalement utilisés pour filmer des animaux sauvages – ont pour but d’aider les Ka’apors dans leur mission pour diminuer l’exploitation forestière illégale. « Avec ces caméras, nous pouvons prouver à quelle heure, quel jour et à quel endroit les camions sont arrivés, et quand ils sont repartis avec des arbres. Nous espérons que ces appareils pourront apporter plus de preuves afin de persuader les autorités de s’impliquer contre le trafic, le conflit et les meurtres. »

Pour beaucoup d’écologistes, la signification des actions des Ka’apors va au-delà du cas particulier et les placent au-devant de la bataille contre le changement climatique. Le Brésil, tout comme les autres pays traversés par l’Amazonie, a du mal à s’opposer à la déforestation, en particulier car les autorités environnementales sont constamment en infériorité numérique face aux bûcherons, éleveurs et fermiers. Ibama, l’institution principale dédiée à la protection de la forêt, a environ 1500 patrouilleurs surveillant l’Amazonie brésilienne, un espace aussi grand que la moitié des États-Unis. Beaucoup d’entre eux ont des avis différents quant à la déforestation. Certains sont même payés par les bûcherons, ce qui a été révélé lors de scandales récents.

En contraste, des groupes indigènes comme les Ka’apors prennent les initiatives et se donnent les moyens pour résister contre la décimation de leurs forêts. Pour eux, ce n’est pas un travail, mais une bataille pour leur identité et leur survie. Les enjeux sont plus globaux. Lors d’un rapport récent, le World Resources Institute a pointé du doigt que lorsque les peuples indigènes ont très peu de droits, leurs forêts deviennent une source d’émission de dioxyde de carbone, alors que ceux ayant une forte position légale parviennent à maintenir ou même améliorer le stockage de carbone dans leurs forêts. Une autre recherche publiée en août 2015 dans le magazine Science a également démontré que la meilleure défense contre la déforestation était les habitants de la forêt. Le risque est que ce genre de groupes soient impliqués dans des procès contre les émissions sans avoir la technologie, le pouvoir ou les autorités pour renverser des opposants plus puissants. Mais Miraté dit que la communauté peut choisir quand et comment elle veut être impliquée. « Le problème n’est pas que nous ne savons pas nous servir de la technologie. Nous pouvons conduire des voitures et motos, et nous savons utiliser des ordinateurs. Mais nous voulons faire les choses à notre manière ».

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Les bûcherons ne sont pas la seule menace à la survie de la tribu. De précédentes batailles avec les autorités ainsi que la propagation de certaines maladies amenées par des personnes extérieures à la communauté ont réduit sa population – qui fut de plusieurs milliers – à moins de 500 individus en 1982. La communauté a depuis connu un nouveau souffle, en grande partie grâce à la reconnaissance de son territoire – ce qui lui permet de continuer à affirmer son identité culturelle sur beaucoup de points. Alors que beaucoup de groupes indigènes sont lentement ravagés par l’alcoolisme, les Ka’apors ont récemment introduit une interdiction de consommation de bières et des autres boissons alcoolisées (ainsi que les visites d’évangélistes chrétiens et de politiciens). Si un membre brise la loi, il est averti ; la deuxième fois, il doit faire face à un entretien avec toute la tribu ; la troisième fois, il est condamné au travail forcé dans un village voisin. Dans sa relation avec le gouvernement, la tribu a demandé à être représentée par un membre de la communauté plutôt que par un bureaucrate de Funai. Ils ont également pris leur distance de ce qu’ils appellent le ‘système de Funai’ qui demande un seul chef de village, en utilisant au contraire les décisions collectives.

En ce qui concerne l’éducation, ils s’assurent que leurs enfants apprennent uniquement la langue des Ka’apors plutôt que le portugais et ce jusqu’à l’âge de 10 ans. Ils ont également créés leur propre calendrier, qui priorise les saisons de plantation, de récolte et d’accouplement, en tant qu’alternative au système Grégorien basé sur le soleil. Bien qu’ils achètent parfois du riz, les Ka’apors disent qu’ils sont en grande partie indépendants grâce à leurs plantations de manioc, de bananes, de citrouilles et de pastèques. Ils élèvent également des poules, chassent des sangliers, cerfs et perroquets – mais uniquement lors de saisons précises afin de s’assurer que les populations restent très élevées.

Mais Miraté a peur que les autorités brésiliennes soient plus concernées par les populations non indigènes du pays et qu’elles subissent la pression d’une économie globale. « Nous pensons que ce que le gouvernement brésilien fait en ce moment est mal. Ils tentent d’en finir avec nous », dit-il. « Nous voulons faire les choses à notre manière, en respectant notre propre culture. C’est notre seul moyen de survivre. »

Source : http://www.theguardian.com/environment/2015/sep/09/amazon-tribe-protecting-forest-bows-arrows-gps-camera-traps

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