Appropriation ou Solidarité ?

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Bien qu’actuellement, il semble y avoir une tendance chez les défenseurs des animaux à mettre en avant des analyses politiques plus larges et à initier des pratiques de solidarité, le mouvement pour la Libération Animale a, sur ces points, une histoire pauvre comparé à d’autres mouvements.

A maintes reprises la stratégie de l’analogie et de l’appropriation a été utilisée à la place de la solidarité ou de l’alliance. Un environnement si hostile, fruit de décennies d’irrespect, d’invisibilité et d’exploitation des communautés marginalisées ainsi que l’idée de la lutte vue uniquement comme « un moyen pour une fin » rendent encore plus impératif que celles et ceux mettant en avant la Libération Animale adoptent une approche de solidarité et comprennent le sens des divergences et convergences réelles.

Les exemples sont malheureusement trop nombreux pour être analysés en détail :

Comparaisons répétées à l’Holocauste, usage des termes « abolition » ou « abolitionnistes », redéfinitions de l’esclavage ou de la traite des esclaves, comparaisons entre la chair des animaux et le corps des femmes, sémantiques telles que « le viol de la terre » etc.

Tout cela participe à la création de l’idée comme quoi nous vivrions dans une société post-raciale, post-coloniale ou encore post-patriarcale et que toutes les luttes liées à ses dominations font partie du passé et peuvent servir uniquement en tant qu’analogies de la dernière « réelle » oppression, l’oppression des animaux non-humains.

Faire cela invisibilise toutes les communautés et groupes sociaux qui continuent à se battre contre la violence structurelle qu’ils/elles subissent et les placent dans une caricature qui sied à notre version de l’Histoire, apparaissant comme étant le paradigme factuel.

A travers ces appropriations nous renforçons les mécanismes en place qui nient la souffrance de ces individuEs et la traite uniquement comme une étape à franchir en vue de la réalisation exclusive du but commun ultime, la Libération Animale. Cette erreur nous met dans une situation propice à la récupération par l’État.

Bien qu’il semble que l’idée « intersectionnelle » ou que l’analyse politique radicale soient en vogue dans le mouvement international de Libération Animale, peu de travail a été fait en réalité pour rectifier les erreurs du passé ou pour comprendre toute la complexité du pouvoir social. Il semblerait que le discours « intersectionnel » est uniquement utilisé pour remettre à la mode le mouvement et le remettre dans le cadre du « politiquement correct » en vue de rassembler une base plus importante de soutien pour la Libération Animale, ne faisant rien pour soutenir réellement ces autres communautés et groupes sociaux opprimés. Nous nous trompons dans l’interprétation de cette analyse, comme si nous voulions uniquement justifier notre isolement et notre approche unidimensionnel : « Si toutes les oppressions sont connectées, alors en nous battant pour la Libération Animale, nous nous battons pour la Libération Totale. ». Nous sommes ainsi capables de maintenir une illusion de solidarité et d’analyse large et radicale, en ne sacrifiant rien pour cela et en utilisant nos positions sociales privilégiées pour tirer parti du capital social des autres luttes. Ce qui est encore plus écoeurant est que, vu que la population de notre mouvement est généralement très privilégiée, nous avons amplement les moyens de discuter des toutes ces questions intersectionnelles d’une façon honnête et avec des retombées minimes sur nos vies, mais à la place nous les réduisons à un moyen d’obtenir du soutien. Nous devons arrêter la rhétorique vide et la récupération des luttes réelles et vécues des autres (y compris des animaux non-humains) pour notre propre ascension sociale. Il est temps de se confronter à ces limites pour ce qu’elles sont et d’arrêter de se plaindre que personne d’autre ne nous soutienne dans notre mouvement et que nous avions à le porter seuls.

Il est important de noter que derrière tout ce que je viens de présenter se cache une problématique entière sur comment nous devrions nous comporter en tant qu’activistes et comment le pouvoir abusif se manifeste dans les relations interpersonnelles. Jusqu’à aujourd’hui, les dynamiques de pouvoir ont surtout été analysés comme existantes entre communautés ou classes sociales, avec aucun réel approfondissement sur comment la violence et l’abus se manifestent entre individuEs, par reproduction des structures de pouvoir qui trônent encore au dessus de leurs têtes. En tant qu’activistes, et plus particulièrement activistes de la Libération Animale, entrainéEs pour constater et mettre un terme à toutes les horreurs du monde, nous anticipons souvent la violence et les abus pour l’interpréter sous une forme explicite et absolue. Bien que cette forme convienne souvent dans le cas des violences structurelles et oppressions instituées, nous nous appuyons trop facilement là dessus pour éviter d’aborder la complexité de nos propres privilèges, des identités se croisant, et des diverses histoires se chevauchant en relation avec le pouvoir qui les créées. La violence est plus que la simple manifestation physique que nous arrivons à identifier et désamorcer aisément. Le Pouvoir est plus que la simple répression violente de l’Etat ou l’exploitation capitaliste. Parfois le Pouvoir est plus insidieux lorsqu’il est manipulateur, personnel ou « rationnel » (discursif) et dirige nos vulnérabilités émotionnelles. C’est souvent sous cette forme que le Patriarcat, l’Homophobie et la Transphobie causent des dommages à nos mouvements de manière invisible. Les structures du pouvoir peuvent se manifester à travers nous, et à moins que nous ne travaillions intelligement sur les dynamiques dans nos relations à l’autre, cela peu causé des dégâts très grave, bien qu’invisibles la plupart du temps.

Ainsi nous devons commencer à reconstruire nos relations aux autres mouvements et au sein du notre de manière réellement solidaire. Ce n’est pas une tâche aisée et à prendre à la légère. Nous avons construit une histoire de mauvaise foi au nom du véganisme moralisateur et autoglorifiant et avons perdu de nombreuses personnes, communautés, groupes sociaux et luttes sur notre route. Nous ne pouvons simplement nous retourner et espérer un gain de respect ou de confiance simplement car nous affirmons avoir changé notre approche. Notre combat nous est rendu possible grâce à nos privilèges. Pour les autre, leur lutte est vraiment la leur et impliquent leur survie. Illes ne peuvent pas simplement s’en détourner. Nous, nous pouvons, à tout moment. C’est pourquoi nous devons comprendre notre position sociale qui nous amène à nos efforts de solidarité et de construction de mouvement et comprendre la différence qu’il y a entre les opportunités politiques (les nôtres en tant qu’animalistes) et les nécessités politiques (des individuEs opprimés). Seulement alors nous pourrons essayer de construire des relations basées sur l’honnêteté, la confiance et la sincérité.

Ce sont précisément les questions importantes et ardues qui demandent une réponse, et nous en tant que défenseurEUSEs des animaux sommes les seulEs à devoir y répondre. Nous devons désormais dépasser notre arrogance et nos analyses superficielles, qui ne sont qu’une barrière entre la Libération Animale et les autres luttes, et aller vers une humilité qui ne rende pas prioritaire la souffrance d’un groupe vis à vis d’un autre ou rende invisible l’oppression de quiconque par commodité. Alors nous pourrons commencer à nous organiser aux intersections de la domination qui exploite et abuse la vie sous un nombre de forme incalculable, à travers le fonctionnement social du Pouvoir, complexe et souvent intimidant. Cela peut sembler insurmontable à première vue, mais même avancer lentement dans cette direction ne peut être qu’une meilleure attaque envers l’Exploitation Animale systématique comparé à tout ce qui a été accompli auparavant. C’est un chemin difficile et certainement irrésolu que celui-ci, mais nous devons le suivre.

« Le Capitalisme a colonisé nos esprits… Nous ne regardons pas plus loin que la commodité… Nous refusons de comprendre les relations qui se cachent derrière les commodités… Ce qui serait réellement révolutionnaire : développer une habitude d’imaginer les relations humaines et non-humaines derrière tous les constituants de notre environnement. » 

Angela Davis

Traduction de la fin du texte « Animal Liberation, Movement Building, and Solidarity : Organizing at the Intersections » de Justin Kay paru dans le zine Resistance Ecology #2 (été 2014)

Justin Kay est un des membres fondateurs de la Portland Animal Defense League, co-fondateur de Student Animal Liberation Coalition, Portland Animal Liberation, et Resistance Ecology. Justin est actif dans la Libération Animale et la Libération de la Terre et a collaboré avec des organisations de justice climatique, abolition des prisons, travailleurEUSe, étudiantEs, solidarité indigène et migrantE. Son projet actuel, Resistance Ecology donne la priorité à la construction de mouvement pour la Libération de la Terre et des Animaux, tout en voulant adopter une approche dépassant l’analyse unidimensionnel et les méthodes de mobilisation et de résistances conventionnels dans ces luttes.

Le texte originel : http://www.resistanceecology.org/wp-content/uploads/2014/10/REHQPmag2014.pdf

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