Ce vélo tue le patriarcat

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Ils disent que la révolution ne sera pas télévisée, mais à Los Angeles, on peut aussi dire que la révolution n’arrivera pas en voiture.

Car d’une, la révolution n’arriverait probablement jamais à destination. Et deuxièmement, les habitants de Los Angeles ont déjà trouvé le véhicule qui les libérera : le vélo. Ou du moins, c’est le cas dans une sous-culture en plein essor au sein de la communauté cycliste de L.A.

Lors des dernières années, des dizaines d’organisations, d’événements, de blogs et de programmes ont surgi à travers L.A, promouvant le cyclisme des femmes en tant qu’autonomisation personnelle et communautaire. Pour ces femmes, le cyclisme est une nécessité, un loisir, un choix politique et un sport. Il les mènent là où elles doivent aller, mais il ouvre également le chemin vers de nouveaux endroits qu’elles n’ont jamais vues. Et au fur et à mesure que les femmes changent leur moyen de transport, la culture du vélo de L.A (cette culture d’hommes blancs) commence à changer à travers la ville.

J’ai donc voulu voir de mes propres yeux : qu’est-ce cette nouvelle facette de la scène cycliste de L.A ? Et comment le vélo peut-il être libérateur et forcer le changement ?

Les pantalons bouffants, les jupons et le visage du vélo : les débuts du cyclisme féministe

Cette idée du cyclisme féministe n’est pas nouvelle. En 1896, Susan B. Anthony, une activiste américaine pour les droits des femmes, a dit au journal New York World que le vélo était la meilleure technologie féministe de tous les temps.

« Laissez moi vous dire ce que je pense du cyclisme », dit-elle. « Je pense qu’il a fait plus dans l’émancipation des femmes que quoi que ce soit d’autre dans le monde. Il donne à une femme un sentiment de liberté et d’autonomie. Je me lève et me réjouis à chaque fois que je vois une femme sur un vélo… cette image d’une féminité libre et sans entraves. »

En effet, à travers l’époque d’Anthony et ce encore aujourd’hui, les vélos offrent aux femmes un moyen de mobilité, et donc d’indépendance. Les vélos sont devenus à la mode à une époque où les normes de société disant aux femmes qu’elles doivent être inactives physiquement furent largement défiées, et ont jouées un rôle important dans la réforme des robes de l’ère Victorienne, qui offrit des vêtement plus simples et plus confortables pour que les femmes puissent faire du sport.

Le cyclisme de la fin du 19ème siècle défia avec succès les normes de genres puisqu’il déclencha une réaction violente de la part de la communauté médicale, qui disait que le cyclisme était une activité excessivement ardue pour le « sexe faible », et qui apporterait donc toute sorte de problèmes physiques – comme l’insomnie, les palpitations de coeur, des maux de tête, la dépression et une condition cosmétique poltronne connue sous le nom de ‘visage du vélo’.

A l’opposé, les collectifs et fervents défenseurs du cyclisme féminin d’aujourd’hui, adoptent le vélo en tant qu’outil pour rester actives tout en diluant le stress du travail, de la famille ou de l’école – un bénéfice qui offre une signification encore plus spéciale dans une ville largement étendue. Mais le vélo a bien plus à offrir aux femmes que simplement rester saines physiquement. A L.A, un crew de cyclistes qui s’identifient en tant que femmes, est en train de changer le perception des femmes sur leurs corps, leurs communautés et bien souvent le monde hostile qui les entoure.

« Nos ovaires sont si gros que nous n’avons pas besoin de boules ! »

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Dans la mythologie Aztèque, Coyolxauhqui, la plus âgée des filles de Mère Nature, et également chef des divinités de l’étoile du sud, a conspiré pour tuer sa mère dans le but d’empêcher la naissance d’Huitzilopochtli, le dieu de la guerre. Mais le nourrisson Huitzilopochtli fut informé de ce complot, et au moment de sa naissance il tua et démembra Coyolxauhqui, envoyant sa tête dans le ciel pour créer la lune.

Coyolxauhqui est une sorte de métaphore pour l’exploitation des femmes à travers l’histoire, et en particulier pour les femmes indigènes victimes de la conquête européenne.

Mais pour les femmes de la Ovarian Psycos Bicycle Brigade, Coyolxauhqui n’est pas vraiment un symbole de leurs souffrances, mais plutôt de ce qu’elles peuvent surmonter. Tout a démarré en 2011 en raison d’un manque de solidarité féminine à travers les communautés de couleur de L.A, et c’est sous le nom de Psycos ; ou les Ovas – que cette brigade cycliste de justice sociale a été créée pour les personnes s’identifiant en tant que femmes de couleur.

Un sentiment de solidarité féminine était exactement ce que cherchait Ocasio lorsqu’elle a rejoint les Ovas en 2012. Désormais membre du comité d’organisation – le Core Collective – Ocasio voit les Ovas comme une opportunité pour les femmes, qui sont souvent supposées être compétitives entre elles, de créer de la solidarité.

« Cela nous permets d’inverser cette tendance où l’on est supposées se battre entre nous, se faire de l’ombre », dit-elle.

Les Ovarian Psycos ne sont pas seulement axées sur la solidarité féminine : c’est un mouvement – pour responsabiliser les femmes de couleur et se réapproprier les rues où elles ne se sentent pas en sécurité et pour réparer les désavantages qu’elles subissent à cause des communautés auxquelles elles appartiennent. Mariant ‘des idéaux féministes avec une mentalité urbaine solidaire et une culture indigène’, les Ovas s’organisent chaque mois pour des trajets à vélo sur fond de justice sociale, fournissent un lieu pour les groupes communautaires à leur siège social La Conxa, et animent une promenade annuelle à travers L.A pour les personnes s’identifiant en tant que femmes, les queers et les individus non-conformistes dans leur genre, connue sous le nom de Clitoral Mass.

Chaque trajet est lié à un problème communautaire particulier et généralement implique un partenariat avec une autre organisation. Les collaborations passées furent entre autres un entraînement de jiu-jitsu, des ateliers de réparation de vélo ou des livraisons de repas vegans gratuits.

Pour la promenade de juin, les participantes se sont rassemblées au park Los Feliz pour partager leurs histoires et discuter du harcèlement de rue, un problème récurrent pour les piétonnes et les cyclistes dans un environnement urbain. Une représentante de Hollaback, une organisation à but non lucratif qui se bat contre le harcèlement de rue, a proposé quelques stratégies en réponses, dont l’introduction d’une application qui permet de documenter, de répertorier et de partager les incidents de harcèlement de rue au moment même où ils se passent.

« Nous avons été capables de rentrer chez nous sans se sentir seules ou honteuses quant à certaines expériences que nous avons vécu », dit Ocasio. « Certaines femmes n’avaient jamais partagé quelque chose comme cela auparavant. »

Les Clitoral Mass que les Ovas organisent sont une réponse féministe aux Critical Mass, événement cycliste mensuel qui existe de partout dans le monde. Toute personne s’identifiant en tant que femme est la bienvenue.

C U Next Tuesday (Night)

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Quand Susannah Lowber est arrivée à L.A en 2009, elle a trouvé une culture cycliste en pleine éclosion comme elle n’avait jamais vu auparavant. Les nombreuses coopératives cyclistes, les ateliers, les organisations, les événements, et les personnes enthousiastes quant à la réalisation de ces projets étaient comme une famille. Elle a développé une affection toute particulière pour la promenade très rapide ‘Hustle Ride’ organisée par Wolfpack Hustle.

Mais il y avait une pièce manquante dans ce paradis cycliste de Lowber : les femmes.

« La plupart des nuits, peut-être une ou deux femmes participaient… et beaucoup d’hommes », dit-elle à propos du Hustle Ride.

Son expérience est révélatrice des statistiques cyclistes de L.A. Le cyclisme a augmenté de 7,5% depuis 2011, mais seulement un cinquième de ces cyclistes sont des femmes.

Mais Lowber pensait que les femmes viendraient pour des promenades de nuit si elles trouvaient un groupe où elles se sentent en sécurité et peuvent s’adonner à leur sport sérieusement. Une nuit de juin 2013, elle rassembla quelques unes de ses amies pour le premier CU Next Tuesday, un trajet très rapide à travers les rues de L.A avec uniquement des femmes.

Alors que la popularité grandit, un deuxième groupe se forma : l’équipe She Wolf Attack Team, ou SWAT. SWAT créa une communauté supportrice et férocement compétitive. Mais plutôt que de se battre entre elles pour être la meilleure cycliste du groupe, comme c’est le cas dans la plupart des groupes masculins, Lowber dit que les SWAT s’encouragent les unes et les autres pour devenir les meilleurs cyclistes qu’elles peuvent être.

« Certaines d’entre nous se sont rencontrées à travers les trajets Wolfpack et si tu étais l’une des femmes tu était perçue comme celle qui allait ralentir la course », dit Lowber. « Avec le SWAT en revanche, nous sommes passées d’opposantes à des camarades d’entraînement. »

Lowber décrit le SWAT en tant que club coopératif, dans lequel les membres s’entraînent et concourent entre elles. Le groupe, qui contient désormais 30 membres, continue à organiser les promenades C U Tuesday Night et à encourager le développement de communautés de cyclisme féminin.

Aller de l’avant : pédaler pour la révolution

Il y a le SWAT et les Ovarian-Psycos, mais il y a aussi d’autres opportunités pour les femmes de Los Angeles de découvrir la puissance dévastatrice du cyclisme. Les personnes intéressées peuvent également découvrir les Bodacious Bike Babes, un autre groupe de femmes cyclistes, ou encore Bicycle Kitchen, qui propose une soirée par semaine uniquement dédiée aux femmes et personnes transgenres dans l’espace de réparation et d’information. Los Angeles est également le lieu où ont fleuri bon nombre de blogs de femmes cyclistes, comme The Bird Wheel ou Braking The Limits.

Bien sûr cela ne veut pas dire que la solidarité féminine à vélo existe uniquement à Los Angeles. Des groupes ou organisations de femmes cyclistes existent à travers tous les États-Unis, et même dans beaucoup d’autres endroits à travers le monde. Et pour dire la vérité, le féminisme sur deux roues n’est pas seulement en train de grandir partout – il crée aussi une réelle différence dans certains endroits où être une femme peut être le plus dangereux et le plus difficile. Dans le documentaire à venir Afghan Cycles, la productrice Sarah Menzies suit l’équipe nationale afghane de cyclisme féminin alors qu’elle tente de détruire les barrières sociales et pédaler pour la révolution. En voyant le bien qu’a créé leur philosophie ‘mobilité = opportunité’, le programme ‘Des Vélos pour une Responsabilisation Éducationnelle’ par World Bicycle Relief a fourni des milliers de vélos et de leçons à des étudiant.e.s (70% étaient des filles) dans l’Afrique du Sud rurale, ce qui a augmenté la présence des étudiantes à l’école, leurs performances scolaires et leur sécurité pour aller et revenir de l’école.

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Le SWAT et les Ovas sont de relativement jeunes organisations, mais elles ont été conçues dans l’héritage du mouvement pour la libération des femmes qui date des années 1890. Ces organisations sont en train de changer le point de vue général que les gens ont sur les vélos, qui les utilisent et où.

Aujourd’hui, le cyclisme est votre hobby, ou même votre passion ; mais imaginez si demain il devient votre croyance. Imaginez le vélo devenir votre révolution non-violente, votre symbole de liberté, l’affirmation de votre droit de circuler en sécurité dans l’espace public. Imaginez si le vélo était la dernière étape vers la ville des anges, un moyen de connecter des arrondissements séparés sans ce brouillard dense et cette fumée.

Ce ne sont peut-être pas les convictions de chaque femme cycliste. Mais à chaque fois qu’elle part dans les rues, elle est sans aucun doute actrice d’un changement surhumain.

« Avec un vélo », disait Lowber, « Je peux escalader tout en haut d’une montagne et dire, ouais, j’ai fait ça avec ma propre puissance. »

Parce qu’une femme sur un vélo est bien plus puissante que sans celui-ci.

Article écrit par Francesca Bessey pour Annenberg Media Center

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