Intoxication et « Autonomie » contre Responsabilité

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Dans le processus de développement d’accords communautaires, certaines personnes peuvent ressentir qu’elles sont privées de leur « autonomie », de leur droit de vivre leur propre vie comme elles l’entendent incluant le droit de se défoncer si elles le désirent. Personnellement, je soutiens de tout coeur le droit de tout individu à s’intoxiquer à l’aide de produits chimiques autant qu’il le veut, sans sanction de l’état, d’une religion organisée ou d’un auteur moralisateur écrivant des fanzines. Cependant, je soutiens seulement ce droit si vous contenez la destructivité de vos choix pour vous-mêmes : comme l’a dit un sage, « la liberté de déplacer vos poings se termine là où mon nez commence. » Et je soutiendrais que très peu de gens qui choisissent de se défoncer cherchent sincèrement et réellement à savoir comment leurs choix affectent les autres, en particulier les personnes opprimées.

De l’appui financier à des sociétés vraiment merdiques, au ciblage des personnes de couleur ou des communautés queer ainsi que l’augmentation des taux de dépendance et de destruction dans ces communautés, aux liens entre l’intoxication et la masculinité patriarcale, au comportement merdique envers les femmes qui surgit si souvent avec l’intoxication… Ce n’est pas juste un simple choix personnel que vous faites et qui n’implique que vous, dans une bulle, lorsque vous fumez, buvez ou prenez des drogues. Il y a une quantité énorme d’aspects à prendre en compte qui va de pair avec la décision de se défoncer et que les communautés d’activistes, d’après mon expérience, reconnaissent rarement.

Certains anarchistes voient l’anarchie comme la capacité à faire ce qu’iels veulent, sans avoir à rendre de comptes à personne pour leurs actions. Je pense personnellement que ce genre d’attitude résulte juste de cette connerie américaine nommée «l’individualisme farouche », reconditionnée en fausse alternative pseudo-radicale car elle ne défie pas l’aliénation fondamentale que nous endurons sous le capitalisme et l’état. Si notre société remplace une véritable communauté par une culture de consommation, d’autorité et d’oppressions, cette sorte d’anarchisme rejette tout simplement n’importe quelle idée de communauté possible. Pour moi, l’anarchisme est le remplacement d’une fausse communauté basée sur l’état et la culture de consommation à une communauté basée sur l’entraide plutôt que la concurrence, l’économie du don (« gift economy ») plutôt que le capitalisme, et les conventions collectives fondées sur un consentement total et l’association volontaire plutôt que des règles ou lois basées sur la coercition étatique et la violence. Au lieu de rendre des comptes à l’autorité, j’aimerais qu’on soit réellement responsable les uns/unes envers les autres. Une partie très importante de cela est d’être en mesure de se réunir en tant que communautés radicales et avoir des discussions sur la façon dont l’alcool et les drogues impactent notre travail, nos espaces, nos relations et notre unité, afin de déterminer quelles sortes d’accords et de limites ont du sens pour nous.

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Le panneau indique en espagnol : « Vous vous trouvez en territoire rebelle zapatiste. Ici le peuple commande et le gouvernement obéit. Zone nord. Assemblée du bon gouvernement. Le trafic d’armes, la production et la consommation de drogues, de boissons alcoolisées et les ventes illégales de bois sont strictement interdits. Non à la destruction de la Nature. » (Photo prise en 2005 sur l’autoroute 307, au Chiapas)

Comme un parfait exemple du genre de réponse communautaire sur la question de l’alcool et des drogues, regardez le mouvement zapatiste au sud du Mexique. Durant les quelques semaines que j’ai passé au Chiapas à en apprendre plus sur leur lutte, j’ai appris quelque chose que la plupart des personnes portant un t-shirt à l’effigie du sous-commandant Marcos ne mentionnent pas : toutes les communautés autonomes zapatistes sont 100% sans alcool. Aucune boisson alcoolisée est vendue ou consommée dans l’une des ces municipalités autonomes, et sur les panneaux indiquant que vous entrez dans un territoire zapatiste en rébellion contre le gouvernement mexicain, nombreux d’entre eux stipulent spécifiquement que ce sont des espaces sans alcool ni drogues. J’ai également appris que cette initiative a été lancée suite à une demande de grande envergure, de la part des femmes participant aux discussions à propos de la nouvelle société qu’elles construisaient. Les femmes mexicaines ont été spécialement touchées par les effets de l’alcoolisme, en termes de violences conjugales et sexuelles mais aussi parce que dépendre financièrement des hommes dans une société patriarcale signifie que lorsque les maris dépensent l’argent familial dans la boisson, l’épouse doit se battre pour payer la nourriture pour elle et ses enfants. La personne en charge d’un collectif féministe à San Cristóbal m’a dit que l’abus d’alcool des hommes est l’un des plus grands problèmes, que rencontrent aujourd’hui les femmes au Mexique.

Par conséquent, les communautés ont accepté à la demande des femmes que les territoires soient sans drogues ni alcool, en dépit du fait que beaucoup d’hommes voulaient être ‘libres’ de boire. Certains villages ont même été divisés autour de cette question. Actuellement, l’accord sans alcool est appliqué par la communauté, et il est presque toujours respecté; les personnes qui refusent de respecter l’interdiction sont mises à l’écart, ou, si elles refusent de changer leur comportement, sont expulsées de la communauté (ce qui est extrêmement rare). Un voyageur que j’ai rencontré, qui était passé par le Guatemala et les parties sud-mexicaines sur le chemin du Chiapas, a mentionné que dans la plupart des villages ruraux qu’il avait parcouru, la majorité des hommes étaient ivres à partir de 10h du matin, et ce tous les jours. Les communautés zapatistes qu’il a observé, avaient une toute autre ambiance; beaucoup plus de choses ont été accomplies et les gens se traitent les uns des autres avec plus de respect.

Je mentionne cet exemple pour un certain nombre de raisons. D’une, je pense que de nombreux anarchiste-alcooliques, qui soi-disant idolâtrent la lutte zapatiste, pourraient en apprendre davantage sur la façon dont ces communautés font face à l’alcool et aux drogues. Aussi, je pense que beaucoup de personnes anarchistes en Amérique du Nord pourraient trouver une telle interdiction « autoritaire » ou pire. Cela nous amène au coeur du problème, et c’est mon point de vue sur la différence entre l’hyper-individualisme et une communauté basé sur l’anarchisme. Il n’y a rien d’autoritaire, à mon opinion, pour un accord conclu collectivement à s’abstenir de comportements individuels que la communauté décide collectivement d’établir comme nuisibles à elle-même dans son ensemble. La clé du projet autonome zapatiste est qu’il est totalement basé sur l’association volontaire; aucune communauté ou individu n’est forcé d’y participer. De nombreux villages ont choisi de ne pas être une partie officielle du réseau des municipalités autonomes si elles n’ont pas consenti à tous les accords conclus par le mouvement zapatiste, et c’est très bien.

En outre, les accords zapatistes sur l’alcool sont de véritables exemples de reconnaissance et de respect de l’autonomie des femmes. Combien de groupes ou communautés anarchistes aux États-Unis qui prétendent être féministes, ont en réalité adopté les désirs et les besoins des femmes dans leur pratique ou se sont juste posés la question ? En somme, les personnes impliquées dans cette lutte ont décidé de placer le bien-être de leur communauté, déterminé par consensus, au-dessus de l’illimité «Liberté» des individu.e.s à faire ce qu’iels veulent. Je mets au défi nos communautés anarchistes d’avoir une réflexion critique sur nos priorités et de s’attaquer à ces questions difficiles sur l’individu.e et la communauté, l’autonomie et la responsabilité.

Traduction d’un chapitre extrait du fanzine Towards A Less Fucked Up World par xRiotFagx

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