Les barrages tueurs de Bornéo

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Sarawak, en Malaisie, est situé sur l’île de Bornéo, la troisième plus grande île du monde. Sarawak abrite des milliers d’espèces endémiques, quarante groupes indigènes ainsi qu’une des plus grandes forêts tropicales transfrontalières restantes dans le monde.

La région souffre également de l’un des taux les plus élevés de déforestation; seulement 5% de ses forêts primaires restent encore en vie. Maintenant, les forêts du Sarawak et leurs habitants font face à une autre menace: la construction de barrages sur ses fleuves pour l’énergie hydroélectrique.

Le gouvernement malaisien et l’entreprise publique fournisseuse d’énergie du nom de Sarawak Energy Berhad (SEB) envisagent de construire 12 grands barrages, censés produire 7.000 MW (mégawatts) d’électricité. Six d’entre eux sont prévus pour la fin de 2020.

Ces barrages font partie d’une initiative de développement appelé SCORE (Sarawak Corridor of Renewable Energy), créé pour « stimuler l’investissement mondial et national dans des domaines traditionnellement rurales. »

La stratégie de production d’énergie à long-terme de SCORE compte exploiter un potentiel de 20.000 MW d’énergie hydroélectrique.

Des méga-barrages

Selon une analyse d’International Rivers, les méga-projets de barrages vont inonder 2.300 kilomètres carrés de forêt tropicale. Le barrage de Baram (1,200 MW), le prochain prévu pour la construction au Sarawak, inondera une zone de 412 kilomètres carrés.

Les 12 barrages en projet produiront 7.000 MW d’électricité au Sarawak bien que la demande locale d’énergie est de nos jours seulement de 972 MW et devrait atteindre 1.500 mégawatts d’ici 2020. Le barrage de Bakun (2400 MW), mit en service en 2011, est exploité bien en deçà de sa capacité.

Une grande partie de cette énergie sera générée dans une tentative d’attirer des investissements à forte intensité énergétique de la part d’industries telles que les fonderies d’aluminium. Cependant comme le rapporte International Rivers :

En Mars 2012, le géant minier Rio Tinto a annulé ses plans de construction d’une fonderie d’aluminium de 2 milliards de dollars qui aurait utilisé l’électricité du barrage de Bakun non longtemps après que le gouvernement national malaisien ait commencé une enquête sur la corruption dans le projet. »

Une récente étude d’Oxford a constaté que « même avant prise en compte des impacts négatifs sur la société humaine et l’environnement, les coûts réels de construction de grands barrages sont trop élevés pour obtenir un rendement positif.

Des espèces menacées

Les forêts tropicales de Bornéo abritent des centaines d’espèces végétales et animales ne se trouvant nulle part ailleurs dans le monde, comprenant des espèces en voie de disparition comme l’orang-outan de Bornéo, le calao rhinocéros, l’ours du soleil de Bornéo, l’éléphant pygmée de Bornéo, et la panthère nébuleuse de Bornéo.

Ces forêts sont un refuge vital pour entre autres, 221 espèces de mammifères terrestres, 420 espèces d’oiseaux résidents et 254 espèces de reptiles.

Selon le World Wildlife Fund, « Entre 1995 et 2010, plus de 600 espèces ont été découvertes – soit trois espèces chaque mois ».

Si les barrages de SCORE sont construits, ils inonderont l’habitat de la faune en voie de disparition, perturberont les habitudes migratoires des poissons et des oiseaux, et fragmenteront les populations d’espèces, causant ainsi leur déclin. Ce ne sera pas seulement une perte pour les habitants, mais une perte pour le monde entier.

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Des tribus indigènes déplacées

Pour créer ces barrages, des dizaines de milliers de personnes indigènes de 20 groupes ethniques différents seront déplacés de leurs terres et maisons traditionnelles.

Construit par la société chinoise SinoHydro, le barrage de Bakun a inondé 696 kilomètres carrés de vieux écosystèmes forestiers et a déplacé 10.000 personnes indigènes, venant principalement des tribus Kenyah et Kayan, noyant leurs villages, les champs et les forêts dans lesquelles ils chassaient et cueillaient de la nourriture, des médicaments et d’autres biens.

Pourtant, les personnes déplacées ont été forcées de payer près de 15.000 dollars pour des maisons construites par le gouvernement, poussant ainsi les familles à s’endetter. Plus d’une décennie plus tard, de nombreuses familles vivent dans une extrême pauvreté.

Bien que les membres des communautés indigènes aient exprimé leur opposition à la construction du barrage de Baram à plusieurs reprises, des responsables gouvernementaux avancent que les habitants profiteront de sa construction – même si on estime que 20 000 personnes seront forcées de quitter leurs maisons.

Dans les plans précédents, les déplacés n’ont pas obtenu les compensations ni les terres qu’on leur avait pourtant promises. Lors de la construction du barrage de Bakun, les familles déplacées ont eu la promesse d’obtenir dix acres (4 hectares) de terres agricoles chacune, mais elles n’ont au final reçu qu’une fraction de celles-ci.

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C’est un ethnocide

Les communautés déplacées par les barrages finis éprouvent des problèmes graves de pauvreté et de santé causées par une mauvaise alimentation et la pollution de l’eau.

En dépit d’être relogées pour fournir de l’énergie à l’Etat, les familles réinstallées payent les factures d’eau et d’électricité non subventionnés dans leurs maisons. Les réfugiés des barrages de Bakun sont maintenant incapables de chasser et de cueillir dans la forêt, mais sont obligés de faire avec en raison de petites parcelles de terre.

Mark Bujang, le directeur de l’ONG Sarawak Borneo Resources Institute, a déclaré: « Ce que le gouvernement est en train de faire quand ils inondent tous ces domaines tue réellement la culture, les traditions de la communauté. Il s’agit tout simplement d’un ethnocide. »

Le barrage Baram va déplacer 20.000 personnes indigènes des tribus Kayan, Kenyah et Penan. Ces communautés sont confrontées à la réinstallation forcée dans une terre où ils ne peuvent pas cultiver, semer, récolter, cueillir, chasser, ou pêcher comme ils le faisaient auparavant. En conséquence, de nombreuses familles devront migrer vers les villes et les plantations pour travailler.

Au cours des 30 dernières années, de nombreux tributaires de la forêt de Sarawak ont vu leurs terres traditionnelles prises et vendues, souvent à leur insu. Cela est possible parce que le gouvernement du Sarawak ne reconnaît pas pleinement les droits coutumiers des peuples indigènes à réclamer leur terre.

Non seulement les revendications sont ignorées, mais la santé des communautés indigènes est une réflexion après coup. Par exemple, la SEB (Sarawak Energy Berhad) n’avait pas commencé l’évaluation de l’impact social et environnemental du barrage de Murum alors que la construction était déjà en cours.

La résistance tribale se développe

Sans une bonne représentation dans le gouvernement de Sarawak, les chefs tribaux ont eu recours à la protestation. Les communautés indigènes menacées ont érigé des blocus pour éviter que les barrages de Murum et Baram atteignent leur achèvement.

Les participants à ces blocages ont été isolés, intimidés, menacés et arrêtés. Et même si le barrage de Bakun est toujours incapable de vendre la totalité de son électricité, la construction du barrage de Murum a été achevée en 2013 par la China Three Gorges Project Corporation et Sinohydro, de plus son réservoir est rempli.

En réponse à la déclaration de Dennis Ngau, membre de l’assemblée de Telang Usan, disant que les personnes déplacées seront heureux avec le projet, 65 dirigeants de diverses communautés indigènes du Sarawak ont collectivement exprimé leur opposition au barrage de Baram :

Nous, le peuple de Baram … aimerions réaffirmer la forte envie que le gouvernement et la Sarawak Energy Berhad (SEB) arrêtent et annulent le projet de construction du barrage Baram.

Nous exigeons également que toutes les activités qui sont menées dans le cadre du barrage de Baram cessent immédiatement puisque nous considérons le projet de barrage comme une véritable menace pour nos droits, vie, moyens de subsistance, les terres, les ressources, les propriétés, le patrimoine et l’avenir et nous exhortons toutes les parties à respecter nos droits et le choix de rester dans nos villages et hameaux existants respectifs.

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Les Méga-barrages : insoutenables et inutiles

Bien que les méga-barrages soient souvent présentées comme une source d’ « énergie verte », ils contribuent effectivement au changement climatique. La puanteur de soufre émis par la retenue du barrage de Bakun, au Sarawak, peut être sentie à des kilomètres, les populations locales rapportent que l’eau provoque maintenant la diarrhée.

Selon Zach Hurwitz de l’ONG International Rivers, « Le budget de carbone de ces réservoirs massifs est susceptible de produire autant de CO2 équivalent en méthane qu’une centrale électrique à combustible fossile sur une période de dix ans. »

Peter Kallang de SAVE Rivers a dit, « Vous ne pouvez pas dire que c’est un problème seulement à Sarawak – c’est notre problème national. Si vous regardez l’impact d’un barrage sur l’environnement, il s’agit d’un problème international, car il noiera l’une des parties les plus riches en biodiversité du monde. »

Les grands barrages qui submergeront les forêts du Sarawak présentent l’une des plus grandes menaces environnementales et sociales que l’île de Bornéo ai jamais rencontrée.

Les barrages de SCORE compromettront définitivement l’existence de milliers d’espèces animales et végétales découvertes et non découvertes. Deux mille kilomètres carrés de forêt tropicale vital et les maisons de dizaines de milliers de personnes indigènes seront inondés, le tout pour une source d’énergie non-durable, non-rentable et inutile.

Comme l’a dit Mark Bujang, « Nous avons vu la destruction généralisée des forêts de Sarawak, mais une fois que vous construisez un barrage là, il n’y aura plus rien. C’est le dernier clou dans le cercueil. »

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Traduction d’un article de The Ecologist initialement publié le 30 Juin 2014.

Auteur : Amanda Stephenson

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Une réflexion sur “Les barrages tueurs de Bornéo

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